SNUipp-FSU 93 Seine Saint Denis
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Dossier de presse
jeudi, 13 décembre 2018
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Loi Blanquer : Ce que la confiance veut dire...
Café Pédagogique
Par F. Jarraud , le mercredi 12 décembre 2018.

"L’école de la confiance" c’est le slogan préféré de JM Blanquer , celui qui a été utilisé pour justifier sa politique tout au long de ses 18 mois de présence au ministère de l’éducation nationale. C’est encore le nom de son projet de loi sur l’école qui devrait bientôt arriver devant le Parlement. La confiance c’est, selon le Larousse, "le sentiment de quelqu’un qui se fie entièrement à quelqu’un d’autre, à quelque chose". Mais le projet de loi de JM Blanquer redéfinit le terme et sa portée. Il éclaire du coup le véritable projet du ministre. L’école de la confiance c’est celle de la mise au pas des enseignants.

L’article 1 de la loi Blanquer
L’école de la confiance a déjà pris de sérieux coups depuis le phénomène #pasdevagues. Les enseignants ont largement témoigné de l’absence de confiance de l’institution à leur égard. Un sentiment bien rendu en retour. On croyait d’ailleurs le slogan enterré mais le ministre n’a pas hésité à l’utiliser à nouveau, juste avant que les lycéens apportent à leur tour un net démenti...

Le projet de loi "pour une école de la confiance" commence par un premier article qui porte sur "l’engagement de la communauté éducative". Comme d’autres articles de ce texte, il cache bien son jeu.

L’article 1 du projet de loi demande d’insérer un article L. 111-3-1 dans le Code de l’éducation ainsi rédigé : " Art. L. 111-3-1 - Par leur engagement et leur exemplarité, les personnels de la communauté éducative contribuent à l’établissement du lien de confiance qui doit unir les élèves et leur famille au service public de l’éducation. Ce lien implique également le respect des élèves et de leur famille à l’égard de l’institution scolaire et de l’ensemble de ses personnels. "

Un mot pour révoquer facilement
Apparemment c’est une simple déclaration philosophique dont on peut se demander ce qu’elle fait dans un projet de loi. Mais l’étude d’impact du projet de loi, un document obligatoire fourni par le ministère aux députés, éclaire singulièrement ce que JM BLanquer appelle la confiance.

" Le Gouvernement souhaite inscrire, dans la loi, la nécessaire protection de ce lien de confiance qui doit unir les personnels du service public de l’éducation aux élèves et à leurs familles. Compte tenu de son importance, il serait en effet déraisonnable de s’en tenir à une simple consécration jurisprudentielle", explique l’étude d’impact.

"Les dispositions de la présente mesure pourront ainsi être invoquées, comme dans la décision du Conseil d’Etat du 18 juillet 2018 précédemment mentionnée, dans le cadre d’affaires disciplinaires concernant des personnels de l’éducation nationale s’étant rendus coupables de faits portant atteinte à la réputation du service public".

L’arrêt en question avait annulé la décision d’une cour administrative d’appel qui était revenue sur une décision de révocation d’un enseignant. Il s’agissait d’un professeur de Montceau-les -Mines coupable et condamné avec sursis pour agressions sexuelles sur mineurs de quinze ans. Pour chasser cet enseignant du métier , le Conseil d’Etat a argué de " l’exigence d’exemplarité et d’irréprochabilité qui incombe aux enseignants dans leurs relations avec des mineurs, y compris en dehors du service" et de l’importance de l’atteinte portée " à la réputation du service public de l’éducation nationale ainsi qu’au lien de confiance qui doit unir les enfants et leurs parents aux enseignants du service".

Faire taire les profs sur les réseaux sociaux
Exploitant cette affaire très particulière, le projet de loi Blanquer exploite cet arrêt dans un tout autre domaine. Il ne s’agit plus de délinquant sexuel condamné mais de n’importe quel prof. Il ne s’agit plus de la violation perverse de la relation pédagogique mais du lien d’obéissance au ministre. En s’appuyant sur cet article et cette évocation de la confiance, le ministre veut pouvoir sanctionner ce qu’il n’arrive pas à punir actuellement.

L’étude d’impact donne des exemples. "Il en ira par exemple ainsi lorsque des personnels de la communauté éducative chercheront à dénigrer auprès du public par des propos gravement mensongers ou diffamatoires leurs collègues et de manière générale l’institution scolaire. Ces dispositions pourront également être utilement invoquées par l’administration dans les cas de violences contre les personnels de la communauté éducative ou d’atteintes au droit au respect de leur vie privée, notamment par le biais de publications sur des réseaux sociaux".

La confiance c’est la soumission
Ainsi toute critique portée par un enseignant sur l’institution pourrait être légalement sanctionnée par une révocation. Ce que poursuit le ministre c’est la généralisation du devoir de réserve qui concerne aujourd’hui les seuls cadres du système éducatif ou des cas bien particuliers. Les violences tout comme la diffamation sont déjà punis par la loi. Le devoir de réserve peut être invoqué pour des enseignants qui feraient campagne contre l’institution (et non contre un responsable politique). Or la liberté de parole des enseignants est nécessaire à l’exercice du métier. Ils doivent éthiquement privilégier l’intérêt de l’élève avant celui de l’institution. Ils doivent pouvoir exercer librement un droit de critique sur le fonctionnement de l’institution. Celle-ci d’ailleurs le leur demande quand il s’agit des programmes par exemple.

On mesure le glissement que permettrait le passage de cet article. JM Blanquer inscrit cet article pour permettre une systématisation des sanctions et faire en sorte que les enseignants se taisent, notamment sur les réseaux sociaux, dernier espace de liberté.

Cet article autoritaire, qui ferait des enseignants une catégorie spéciale de sous-fonctionnaires, montre à quel point le mot confiance est un piège. Si, pour Orwell, " la liberté c’est l’esclavage", pour l’auteur de ce projet de loi, la confiance c’est la soumission.




Education prioritaire : Blanquer gèle la carte
Café Pédagogique
Par F. Jarraud , le mercredi 03 octobre 2018.

"J’ai pris la décision de geler la modification de la carte de l’éducation prioritaire pour la rentrée 2019". Interrogé par la Commission de la culture et de l’éducation de l’Assemblée nationale le 2 octobre, JM Blanquer a fixé le cadre de la rénovation de l’éducation prioritaire et son calendrier dans des termes qui font penser au départ de Marc Bablet, le responsable de l’éducation prioritaire, du ministère.


La carte repoussée à 2020
Le 1er octobre il avait fait savoir qu’il chargeait Pierre Mathiot, ancien responsable de la réforme du lycée et du bac, et l’inspectrice générale Ariane Azéma d’un mission sur la territorialisation des politiques éducatives, sur les politiques dédiées à l’éducation prioritaire, ainsi qu’au monde rural dans toute sa diversité. "Cette mission a pour objectif de dégager une vision globale de ce que doit être la politique territoriale de l’éducation nationale au service de la réussite de tous les élèves", annonçait le ministère. Son rapport est attendu pour la rentrée 2019.
Le 2 octobre, JM Blanquer a annoncé que la révision de la carte de l’éducation prioritaire, prévue pour 2019, n’aurait lieu que pour la rentrée 2020. Il se donne ainsi un délai pour une rénovation en profondeur de l’éducation prioritaire.

La labellisation remise en question ?
Le ministre a précisé qu’il ne voulait plus "opposer rural et urbain" et que les moyens (accordés à l’éducation prioritaire) devaient être "plus efficaces". "On doit éviter les psychodrames du passé sur la question d’y être ou ne pas y être (sur la carte). Ce n’est pas sain". Tout ceci annonce une révision plus large que celle de la carte.
Surtout il a décrit "une politique d’éducation prioritaire plus subtile qui n’est pas en noir et blanc, une approche plus graduelle". La formule rappelle un débat des années 2012 - 2013 où il avait été question d’abandonner le label Education prioritaire (EP).
"Les familles d’origine moyenne et aisée mettent en œuvre des stratégies de fuite des établissements classés éducation prioritaire dont la réputation est jugée négative, essentiellement parce qu’ils scolarisent des élèves pauvres, en difficulté scolaire et d’origine étrangère. Le label EP contribue à construire une hiérarchie des établissements, à créer une sorte de marché scolaire, à orienter les choix des familles et, in fine, à les détourner des établissements classés éducation prioritaire", expliquait au Café pédagogique Pierre Merle en 2016. "En ce sens la labellisation éducation prioritaire d’un établissement est en soi une discrimination négative pour certains parents".
Finalement le label avait été maintenu par V Peillon. "La suppression du label éducation prioritaire aurait pu être associée à la liquidation de la politique du même nom, même si la politique effectivement mise en œuvre aurait pu consister à donner autant ou davantage aux établissements scolarisant une proportion forte d’élèves en difficulté scolaire. L’imbrication entre l’affichage politique et la politique éducative effective a imposé le maintien du label même si cet affichage est contreproductif".
Depuis c’est sur la labellisation que s’est développée une politique d’accompagnement sérieux des établissements avec de nouveaux moyens. La labellisation est liée aux dédoublements de CP Ce1 qui sont l’étendard du gouvernement en matière éducative. Mais les établissements disposent aussi de moyens de formation en fonction de leur label. Le ministère a aussi produit un vademecum pédagogique pour ces établissements et dégagé des moyens pour le travail en équipe suscitant une vraie réflexion pédagogique.

La prime Rep+ liée aux données de l’école
Les propos de JM Blanquer, la vision très libérale de la réforme du lycée produite par P Mathiot, pourraient donner à penser que toute cette politique serait remise en cause à courte échéance et que l’Etat pourrait se désengager de la politique d’éducation prioritaire.

Le ministre est aussi intervenu sur la prime Rep+ pour annoncer que "la prime ne sera pas accrochée à la réussite individuelle du prof mais à la réussite collective de l’école". Une évaluation du mérite qui reste quand même à définir...



Interview de Rachel Schneider sur RMC chez Jean-Jacques Bourdin sur les évaluations au CP et au CE1- lundi 03 septembre à 8h10






L’école à l’heure de l’évaluation permanente
Libération, Par Marie Piquemal — 2 septembre 2018

Pièce de résistance de la réforme portée par le ministre de l’Education nationale, le contrôle généralisé des compétences n’est pas sans effets pervers.

Douze millions d’élèves, de la maternelle au lycée, déboulent dans les classes ce lundi. « La rentrée doit être un moment de désir et de bonheur », a dit le ministre Jean-Michel Blanquer, mercredi lors de sa conférence de presse. Il en a profité pour lister tout ce qu’il avait annoncé depuis un an : le nouveau baccalauréat à l’horizon 2021 avec une classe de seconde remaniée dès cette rentrée, la rénovation de la voie professionnelle (qui reste encore bien floue), l’interdiction des portables dans les établissements (le texte ne change quasi rien dans la réalité), le déploiement de son dispositif « devoirs faits », ses chorales… Il est évidemment revenu sur la mesure phare - et symbolique - du programme présidentiel : 12 élèves par classe en CP et CE1 en éducation prioritaire : « On dédouble deux fois plus de classes cette année. A cette rentrée, 190 000 élèves seront concernés par cette mesure de justice sociale, la plus importante que je connaisse. » Politiquement, c’est aussi un atout en or, permettant de clouer le bec à ceux l’accusant de mener une politique de droite. « C’est la seule chose qui va dans le bon sens, dit froidement Francette Popineau, du principal syndicat du primaire (Snuipp-FSU). On voit aujourd’hui que la réforme s’essouffle faute de moyens suffisants et surtout, les dédoublements de CP et CE1 ne suffisent pas à camoufler ce qu’il est en train de faire à côté. » Soucieuse des projets en cours, elle a le verbe acéré : « Jean-Michel Blanquer opère une transformation profonde de l’école, un changement de paradigme. » Stéphane Crochet, de SE-Unsa n’est guère plus tendre : « Il a une vision très arrêtée de l’école, il l’assèche. A la fois conservateur sur la forme et libéral sur le fond. » Pour les représentants syndicaux, le ministre avance sur plusieurs tableaux : il annonce des mesures qui plaisent aux Français (la dictée quotidienne, l’interdiction du portable…) et « en même temps » pose des briques pour modifier en profondeur le système éducatif. Comme des morceaux de puzzle qui, mis bout à bout, dessineraient une école d’inspiration libérale. La pièce maîtresse serait ces évaluations nationales, instaurées à tous les étages.

Quel est l’objectif affiché ?
Le ministre de l’Education a décidé de multiplier les évaluations nationales, ces tests identiques permettant de mesurer le niveau de tous les élèves à un instant T. « Il doit y avoir une montée en puissance des évaluations, ce n’est pas pour le plaisir d’évaluer mais parce que c’est un levier de progrès incontestable », a défendu Blanquer mercredi. « Cela permettra de donner des outils aux enseignants pour adapter leur pédagogie au plus près des besoins des élèves, pour mieux agir en leur faveur » et arrêter ainsi de « toujours pousser la neige plus loin ». Il avait déjà enclenché son projet l’année dernière avec des évaluations à l’entrée du CP et de la 6e. Vitesse supérieure à cette rentrée : il y aura une deuxième évaluation en cours de CP (janvier ou février), ainsi qu’en début de CE1 et en seconde. Lors de la conférence de presse, le ministre a laissé entendre qu’il n’était pas exclu d’en intercaler d’autres dans le futur.

Est ce vraiment une nouveauté ?
Non. Notre pays est même l’un des pionniers en la matière, même si jusqu’ici, l’utilisation qui en a été faite a toujours été limitée. Les évaluations avaient ressurgi dans le débat public en 2008-2009, quand le ministre de l’époque, Xavier Darcos, suivi par Luc Chatel, avait voulu évaluer les élèves en cours d’année de CE1 et de CM2. Vent de tempête, les enseignants dénonçaient notamment le calendrier : les évaluations étaient programmées en cours d’année, en janvier et en mai. « Selon le moment où on les passe, ces tests n’ont pas du tout le même sens, explique Yves Dutercq, professeur en sciences de l’éducation à l’université de Nantes. En début d’année scolaire, ils permettent de repérer les élèves en difficulté, les enseignants peuvent se les approprier. Mais en cours d’année, quel est l’objectif ? Si c’est pour évaluer la performance du système scolaire, il n’y a pas besoin de faire passer les tests à l’ensemble des élèves, un échantillon suffit. » Est-ce alors pour évaluer les performances des enseignants ? En 2009, des profs étaient entrés en résistance (les « désobéisseurs »), refusant de faire passer les tests dans leurs classes. Darcos avait cédé sa place à Chatel qui avait poursuivi le projet, avant de lâcher. Pour Yves Dutercq, la politique que mène aujourd’hui Jean-Michel Blanquer (il était patron de la Dgesco, l’administration centrale de l’Education nationale, sous Chatel) trouve ses germes à ce moment-là : « Quand on regarde en arrière, il n’y a rien d’étonnant à ce qui est en train de se passer. La bascule s’opère aujourd’hui car la société est mûre. C’est un changement profond, on entre dans une politique éducative de performance et de résultat. »

Que montrent les exemples étrangers ?
Yves Dutercq a étudié à la loupe les systèmes éducatifs libéraux, où évaluations et résultats ne sont pas un gros mot. Une caractéristique commune ressort : « Ce sont des sociétés où le métier de professeur ne revêt pas une haute considération dans la société. » Pour le sociologue Pierre Merle, auteur des Pratiques d’évaluation scolaire (PUF), « le modèle que veut Jean-Michel Blanquer a montré ses limites à l’étranger », notamment en Angleterre (lire ci-dessous) et aux Etats-Unis. Il énumère « les effets pervers », notamment ces professeurs qui en viennent à enseigner… en fonction des tests. Par ricochet, explique-t-il, le champ des apprentissages se réduit car « construire des tests solides n’est pas simple techniquement. Ce n’est pas possible pour toutes les matières ».

Autre dérive, étayée par la recherche scientifique : le stress engendré par ces évaluations à répétition. Que ce soit pour le corps enseignant qui se sait évalué, mais aussi les parents et les enfants. Interrogé lors de la conférence de presse, Blanquer a balayé d’un revers cette accusation, reprochant aux commentateurs (à commencer par les journalistes) d’attiser encore une fois des inquiétudes sans fondement : « On doit aborder ces évaluations de façon décontractée. L’un de mes devoirs de cette rentrée est d’enlever ce venin de l’angoisse derrière les évaluations. N’essayons pas de créer des peurs, elles ne sont pas anxiogènes mais rassurantes au contraire. » Pierre Merle, agacé : « Evidemment qu’une évaluation est stressante ! Dire le contraire, c’est ignorer toutes les recherches en la matière. Le ministre n’est-il pas sensible à sa cote de popularité ? »

Pourquoi les syndicats s’inquiètent-ils tant ?
Le ministre répète que ces outils d’évaluation servent sa politique de lutte contre l’échec scolaire et les inégalités sociales. « C’est bien en soutien aux enseignants que nous les mettons en place », dit-il. Mais pour Claire Krepper, de SE-Unsa, le discours est ambigu : « Au début, ces évaluations nous ont en effet été présentées comme une aide. Puis cet été, on a entendu le Premier ministre en parler comme d’un outil d’évaluation des politiques publiques. Cela change tout ! » Surtout, dit-elle, ces évaluations prennent une autre résonance quand on les rapproche des réformes dans les tuyaux. A commencer par cette prime au mérite, sortie du sac juste avant les grandes vacances d’été. Début juillet, le ministre a annoncé vouloir conditionner une partie de la prime versée aux profs de l’éducation prioritaire « aux progrès des élèves et à l’accomplissement du projet d’école et d’établissement qui y contribue ». Stéphane Crochet, de SE-Unsa, lit entre les lignes : « Cette mesure n’est-elle pas un ballon d’essai pour l’étendre à toute la profession ? » Autre annonce qui fait frémir les syndicats : la création d’une « instance nationale de l’évaluation » au premier trimestre 2019 alors qu’il existe déjà la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (Depp) et le Conseil national d’évaluation du système scolaire (Cnesco). Le 1er août, un communiqué de presse du Premier ministre a précisé le rôle de cette instance nationale de l’évaluation : « Assurer une évaluation régulière et transparente des établissements scolaires. » En se basant sur ces évaluations que les élèves s’apprêtent à passer ? Si elles venaient à être rendues publiques à la façon des indicateurs des lycées, elles vont exacerber la concurrence entre établissements dès le primaire. Et donc encourager les tentatives des parents pour éviter les écoles les moins bien notées.



En Angleterre, « la majeure partie du temps sert à préparer les élèves aux évaluations »
Libération, Par Sonia Delesalle-Stolper, correspondante à Londres — 2 septembre 2018

Généraliser les évaluations a politisé la gestion des établissements et aggravé les inégalités outre-Manche, prévient Stephen Ball, spécialiste de l’éducation.

Stephen Ball est professeur en sociologie de l’éducation à l’UCL (University College London). Il est l’un des meilleurs spécialistes britanniques en matière de politiques éducatives.

Quand l’Angleterre a-t-elle fait le choix d’un système éducatif fondé sur de multiples évaluations ?
La France arrive un peu tardivement sur ce sujet. En Angleterre, ça a commencé au début des années 90. Ça s’est ensuite développé par étapes. Il y a eu la publication des résultats, puis l’instauration d’échelles d’excellence pour les écoles. Si le niveau attendu n’est pas atteint, ou ne s’améliore pas d’une année sur l’autre, la porte est ouverte à une « intervention » de l’Etat, qui peut décider de transférer la gestion de l’établissement à une autre instance. Pour les politiciens, c’est vite devenu un outil politique parfait, avec la possibilité de modifier l’échelle d’excellence à loisir. Les écoles deviennent ainsi les seules responsables de leurs performances, les gouvernements sont moins à blâmer et, si la performance n’est pas satisfaisante, on change l’instance de contrôle de l’établissement.

Avec presque trente ans de recul, quel est le bilan de ces réformes en Angleterre ?
Vous pouvez facilement améliorer les résultats des évaluations, mais cela ne signifie pas nécessairement une amélioration de fond de l’éducation. On a constaté que la majeure partie du temps d’enseignement est employée à préparer les élèves aux évaluations. Beaucoup de matières ne sont plus enseignées, notamment dans les sciences humaines, ou sont négligées, comme les langues étrangères, la musique, l’art, le sport. On constate ces dernières années un déclin prononcé dans ces activités, c’est une forme consciente de sacrifice, pour améliorer les résultats. La question se pose de savoir ce qu’on attend vraiment de l’éducation, ce qu’elle représente pour une société. Qu’en est-il de l’apprentissage de la coopération, de l’entraide, des expériences variées, de la capacité à bien s’exprimer, à penser créativement ?

Vous voulez dire que le niveau d’éducation augmente mais pas forcément son contenu ?
Vous pouvez améliorer les performances d’enfants qui sont dans une situation plus facile pour réussir (grâce à leur position sociale, les revenus de leurs parents, leur entourage), c’est plus compliqué pour d’autres, moins privilégiés. Le souci, c’est que certaines écoles, pour améliorer leur performance globale, cherchent à recruter des enfants qui réussiront plus facilement. Le choix des élèves inscrits dépend de chaque établissement, avec des règles diverses selon les écoles. La multiplication des évaluations peut ainsi aggraver la ségrégation sociale. Les élèves dont l’inscription est rejetée, un nombre très élevé, se retrouvent sous la responsabilité des autorités locales qui n’ont souvent pas les moyens ou ne font pas une priorité de la scolarisation de ces enfants. Tout cela fait fuir les enseignants. Depuis dix à quinze ans, ils restent en moyenne cinq ans en poste avant de quitter l’enseignement. Stressés, constamment bombardés par des demandes de performances accrues, ils finissent par jeter l’éponge. Ils ont le sentiment que leur expertise professionnelle ne se réduit plus qu’à cela, évaluer, ce qu’ils ne trouvent ni enrichissant, ni stimulant, tant pour eux que pour leurs élèves. Cette situation a un impact sur les inégalités, puisque les enseignants qui restent vont avoir tendance à rechercher des postes où l’enseignement est plus facile. Chaque établissement a le contrôle de son propre recrutement. D’où une distribution des enseignants très inégale.

Alors l’impact de ce système fondé sur la performance est plutôt négatif ?
Oui, si vous prenez en compte le niveau de stress des enseignants et des élèves et ses conséquences, si vous estimez que l’éducation concerne aussi un large éventail d’outils sociaux qui sont sacrifiés sur l’autel des performances. Barack Obama a lui-même récemment reconnu qu’il pensait que cette politique du tout-évaluation avait été mal conçue. Ici, en Angleterre, la directrice des inspecteurs de l’Education a déclaré qu’il y avait trop d’évaluations et que ces pratiques n’étaient pas forcément positives. Aujourd’hui, on a même mis en place un système d’évaluation pour les enfants préscolarisés, donc vers 3 ans ! Si j’avais un seul conseil à donner, ce serait de regarder avec attention les effets secondaires et externes de ce modèle.

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